INTRAMUROS – ENTRE LES MURS DES PRISONS

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Le Prix INTRAMUROS a été créé en 2005 dans le cadre du Salon « POLAR & CO » de Cognac.

Le jury est composé de Détenus d’établissements pénitenciers du Poitou-Charentes (Bédenac, Niort, Rochefort, Saintes, Angoulême et St Martin de Ré). Les auteurs sélectionnés pour le prix vont rencontrer les prisonniers qui ont lu leurs romans dans les différents établissements pénitenciers.

Réflexions après la visite aux détenus des deux prisons de l’ile de Ré, la caserne et la citadelle. Ces endroits si particulier ou les fenêtres des cellules regardent la mer et les vacanciers sur leurs vélos.

LA ROUTE BLANCHE

La voiture avance sur la route, il fait beau, un temps de vacances. Un temps pour se promener, faire une balade. L’ile de Ré, s’y prête, elle est là pour ça, elle est belle, fière, douce… L’ile de Ré, je la connais bien. J’y suis venu souvent, voyages scolaires, promenade en famille, balade en vélo… La Couarde, Ars, Saint-Clément, les noms des lieux reviennent à ma mémoire, se mêlent aux paroles de la chanson de Nougaro…

Dans l’île de Ré

Ma belle adorée

Je t’emmènerai

Les Portes, au loin tout au bout, “Là-bas, Le phare sirène Du cap des Baleines”, nous plaisantons, le chauffeur propose de nous y conduire. Le phare, tout à côté du petit bois de Trousse-Chemise, une autre chanson, un autre endroit.

Le pont, Sablanceau, Rivedoux, nous roulons vers Saint-Martin, la capitale, notre destination.

J’étais venu souvent et je n’avais jamais prêté attention aux bâtiments. Et pourtant, on ne peut pas les rater, ils sont là, sur la droite, en arrivant, emboîtés dans les fortifications à la Vauban.  Ferré remplace Nougaro au fur et à mesure que nous avançons… la chanson, la voix du chanteur, la puissance du texte absorbent mes pensées et je les vois… eux aussi sont là, ils sont descendus du bateau et avancent vers la citadelle. Une longue file humaine, la route poussiéreuse où ils défilent, le bruit des pas, le cliquetis sourd des fers, la chaine, les mouvements des épaules qui se balancent au rythme des pas… Ils sont Vidocq, Papillon, Valjean, Seznec, Chéri-Bibi ou Dreyfus,  ils sont héros de roman ou faits de chair et de sang. Ils sont coupables ou innocents, ils marchent…

Bagnard ici les demoiselles

Dans l’île de Ré

S’approchent pour voir rogner nos ailes

A Saint-Martin nous allons déjeuner dans un des restaurants du port. Il fait beau, un léger vent nous caresse, ici c’est les vacances, ici on vit, ici on aime, ici tout à côté… j’en suis au café, les autres aussi, quelqu’un appelle la serveuse, la chanson est là, elle glisse, coule refuse de partir…

Avec ses poux le temps te ronge dans l’île de Ré

Première visite, la caserne, les anciens logements des soldats qui surveillaient les bagnards. Un poste de garde, on donne nos cartes d’identité. Comme à l’aéroport on passe un portique. Ça sonne, ma ceinture, je la pose dans une boîte, repasse, c’est bon ! on peut y aller. Ils sont deux à nous attendre, ils ont lu nos livres, on parle pendant que dans la cour, sous nos yeux et sous les averses, d’autres détenus disputent un match de foot. Plus loin, au-delà des enceintes, la mer, un panorama d’exception, le privilège des cellules les mieux orientées.

Deuxième visite, la citadelle, classée monument historique. Un premier regard sur le port où embarquaient les forçats, puis les graffitis et la chanson revient…

Bagnard je suis chaîne et boulet

La porte monumentale, nous entrons, le rituel est le même, papiers, portique, des portes qui glissent, des serrures qui claquent…

Ils sont plus nombreux, ils nous attendent, nous accueillent, la table est mise, des nappes en papiers des gâteaux, des jus de fruits…

L’année dernière, toujours pour intramuros, j’avais rencontré des détenus dans d’autres lieux de détention. Dans la conversation j’avais oublié où je me trouvais. Pas cette fois, le lieu me rappelle sans arrêt où je suis. Le lieu est spécial, magique, maléfique, terrible, il porte la mémoire de ceux qui y ont défilé, le poids des peines de ceux qui y sont incarcérés.

C’est un p’tit corbillard tout noir qui m’sortira d’ici un soir

Pendant la visite, je me suis durci, j’ai dit en sortant que ce n’était pas si terrible que ça, que j’étais moins touché que l’année dernière…  c’était faux. Je me mentais, la preuve, depuis j’y pense, j’y repense, avec émotion, avec effroi. L’expérience est particulière, unique, troublante.

Elle porte sur la crainte de tout homme devant l’erreur judiciaire. Et si c’était moi qui me trouvais là, à la place d’un autre… il y a des précédents, Seznec, Dreyfus

Tout ça pour rien ils m’ont serré

Dans l’île de Ré c’est pour mon bien

Elle porte sur l’éternelle question de la nature de l’homme. Ceux qui sont là n’y sont pas pour rien, les voir, échanger, les trouver sympathiques, tout en se demandant ce qu’ils ont fait pour mériter ça…  Ils m’ont interrogé sur le côté obscur de l’écrivain, celui qui se complait à décrire, raconter des meurtres, leur sourire disait “tu vois bien !”…

Et si c’était toi qui te trouvais là, à ma place !…

Ce monde-là je ne le connaissais pas, il a ses règles, ses lois, sa logique. J’ai fait une courte promenade, ma barque s’est contentée de l’écume des vagues, j’ai frôlé un univers qui m’a toléré à sa marge, juste un tout petit moment, juste l’autorisation d’un regard. Un monde à l’image de la prison, terrible.

Le ça freudien est venu à la rencontre de Sylvain Macarie et lui a dit “regarde qui tu es !”. Mais Macarie savait déjà…

  • MERDE À VAUBAN - Paroles: Pierre Seghers, musique: Léo Ferré, 1961
  • ILE DE RE –  Paroles: Claude Nougaro. Musique: Claude Nougaro & G.Pontieux   1975
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